Le Barrage du Chambafort :

(clichés J Grimbot)

Le 9 mai 1841 la commune accorde à Claude Joseph Bonnet une concession des eaux du Chambafort. Ce dernier souhaite utiliser une partie de ses eaux pour le fonctionnement d’une roue qui viendra compléter la puissance de sa machine à vapeur.

Le 14 mai 1842 le rapport du conducteur des ponts et chaussées présente l’exploitation des eaux et les offres faites par Claude Joseph Bonnet compte tenu des oppositions et requêtes de plusieurs habitants.

-  La source se trouve dans le pré du demandeur

-  Le débit du bief est de 600 litres par minute

-  La pente de 17,4m entre la prise d’eau et la vanne d’arrivée de la roue hydraulique est suffisante.

-  Le diamètre de la roue sera de 16,66m afin de produire une puissance de 2,5 chevaux qui viendra s’adjoindre au 15 de la machine à vapeur mise en place en 1837 et nécessaire au fonctionnement des métiers, aux besoins de la maison, chauffage des ateliers et salles, cuisine et buanderie (l’usine occupe alors 200 individus).

-  L’eau sera restituée à la sortie de l’usine et à 50m en aval de l’extrémité du coursier.

-  Le Chambafort traverse alors le chemin de Cuquen à Jujurieux par un gué dénommé « cloaque » où l’on lave le linge. Ce cassis disparaîtrait pour faire place à un ponceau de 7m de long et 6m de large avec voûte, construit en pierre de taille et libages. Deux lavoirs et abreuvoirs seraient construits ainsi qu’une fontaine. Dans un souci d’intérêt public, Claude Joseph Bonnet prend en charge les frais de ces constructions d’un montant conséquent de 7600 francs et leur entretien. Le barrage aura 3m de long y compris son enracinement dans les berges. Il sera construit en pierre de taille avec patin et glacis d’aval incliné à 45°. De là un canal d’amenée alimente le premier lavoir et abreuvoir au bas de la côte de Cuquen au lieu dit Riche Meunier. De cet endroit, les eaux sont acheminées par un conduit en fonte dans une direction Sud Ouest et alimente le second lavoir et abreuvoir ainsi qu’un réservoir situés au bord du chemin de Jujurieux à La Combe (actuellement le chemin des châtaigniers) à la Traviette. Il traverse alors le chemin de Jujurieux à Cuquen par un aqueduc souterrain construit en dalles. A son entrée dans la propriété de l’usine, il est établi un déchargeoir qui reprend la direction Nord Est pour évacuer vers le lit du Chambafort le supplément d’eau.

-  Le canal de fuite sera exempt d’eaux provenant de lieux d’aisances ou de lavages insalubres car il alimente un abreuvoir sur le chemin de Chenavel (actuel chemin de la Mouille)

Curieusement le 23 novembre 1842, Claude Joseph Bonnet effectue une demande de mise en route d’une seconde chaudière à vapeur à haute pression, avec flotteur de niveau d’eau, soupape de sécurité et manomètre de contrôle, fabriquée par les  ateliers Lordon à Lyon. Il est dit qu’elle sera placée sous un simple toit.

Vraisemblablement, il a abandonné  son projet d’énergie hydraulique malgré les plaintes d’habitants en février 1843, reprochant fumées et retombées de cendres sur les cultures et les eaux du Chambafort ainsi que stagnation d’eaux d’aisance à proximité d’un des lavoirs.

Cependant, suite au contrat passé le 30 janvier 1844 entre Claude Joseph Bonnet et la mairie de Jujurieux, devant le notaire Bollache de Saint-Jean-le-Vieux, les travaux commencent en 1845. Ce barrage permettant alors un apport d’eau non négligeable pour les besoins de la Fabrique. En 1860, ce dernier projette une construction plus importante capable de retenir 2000 à 2500 m3  Il faudra attendre juillet 1892 (étude par l’ingénieur le cabinet Variot de Lyon), pour que Les Petits Fils de Claude Joseph Bonnet envisagent une modification du barrage et de l’alimentation en eaux des lavoirs et abreuvoirs.

Le but en est le suivant :

- Emmagasiner l’eau nécessaire aux usages de l’usine dans un vaste réservoir dans l’enceinte de l’usine (le grand bassin).

- Récupérer les eaux surabondantes par temps de pluie pour les utiliser en période de sécheresse et permettre une meilleure régulation des caprices du Chambafort.

Il est alors nécessaire :

- d’établir un canal de dérivation qui prend naissance en amont du barrage et permet l’écoulement des eaux ordinaires afin qu’elles ne soient pas souillées par celles de la retenue, et de maintenir en aval les possibilités d’irrigation de terres appartenant à des particuliers.

- d’alimenter les lavoirs par une dérivation plus en aval (120m du ponceau du chemin de Cucuen).

- d’augmenter la hauteur de la retenue, portée à 4,30m d’où une construction plus massive de 2,75m de largeur à la base et de 1,16m au sommet, pour permettre d’y circuler et de manipuler éventuellement une vanne de fond située au centre de l’ouvrage.

- de tenir compte d’une protestation des habitants de Chaux, réclamant un mur de protection ou de confort entre le chemin de Jujurieux à Chaux et la retenue.

- de maintenir une gargouille, coté Nord du bassin pour l’irrigation du pré de Perrin.

La demande de construction est effectuée au début juillet 1893 et l’arrêté préfectoral est délivré après mai 1894. Le procès verbal de récolement est approuvé le 12 mai 1898. Après cette date la maison Bonnet a fait exécuter au dessus du barrage des travaux de captage de toutes les sources existantes et amené les eaux directement à son usine au moyen d’une canalisation en fonte de sorte qu’en temps de sécheresse il n’ y a plus d’eau sur le barrage et dans le canal d’alimentation des lavoirs et abreuvoirs.

Dès 1902, des incidents sont fréquents entre les habitants, la municipalité et l’entreprise Les Petits Fils Bonnet. Des inondations le 10 juin 1904 sont provoquées par la grille du ponceau. Cette même année, l’affaire atteint son paroxysme malgré la construction par les propriétaires de l’usine  d’un lavoir, dans le lit du ruisseau, en amont du ponceau du chemin de Jujurieux à Cuquen allant à l’encontre du contrat de 1844. Il s’agit là d’un véritable bras de fer entre la municipalité et Les Petits Fils Bonnet qui va jusqu’à faire briser la conduite en fonte  de la source du Bois Maillet qui amène l’eau au Ménage, aux becs de la Fabrique et à la cité ouvrière de Rossillon; la conduite du bassin qui alimente la buanderie et la conduite dite de la turbine. Cette affaire ira jusqu’en Conseil d’Etat et il faudra attendre 1905 pour que les parties en présence arrive à un accord à l’amiable. Le lavoir de la Traviette sera démonté et deviendra, avec son abreuvoir, le lavoir de La Brosse, alimenté par le Chambafort dans sa traversée de l’usine. Le bassin de la buanderie disparaîtra également.

Actuellement on peut voir les restes de ce barrage abandonné et inutilisé depuis longtemps dont la retenue, avec le temps, a été comblée par la terre et une végétation anarchique. On pourrait imaginer cet ouvrage rénové, rendu à une activité publique sous un aspect loisir, jouant un rôle régulateur des eaux du Chambafort et éviter ainsi que se renouvellent les inondations catastrophiques de juin 2008. Depuis, la municipalité de Jujurieux a effectué des travaux en amont de la structure : dégagement de limon, vase, dépôts végétaux, pierres, etc...afin de prévenir un afflux soudain d'eau et en retenir la masse. Cependant on peut se poser la question de savoir si l'ouvrage, vu son ancienneté, réalisé à la fin du XIXeme siècle, serait capable de résister à cette importante masse d'eau afin d'éviter une catastrophe plus grave.